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29 juin 2012

Vers la fin de la démocratie ? (2/2)


C’est une question qui m’obsède. Vraiment. Sinon je ne serais pas là à deux heures du matin à coucher mes réflexions sur du « papier ». Y a-t-il un risque réel de bouleversement des sociétés démocratiques en Europe et dans le monde ? Risquons-nous de vivre une période de chaos dont la forme est encore inconnue dans l’histoire de l’humanité ?

Ce qui semble être du pessimisme n’est au fond qu’un souci profond d’objectivité. A l’heure où tous nos gouvernants ne jurent que par le mot croissance, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui se passerait si cette croissance ne venait pas. Cette croissance qui donnerait une bouffée d’air à des Etats asphyxiés par leur dette, qui créerait des emplois, et qui perpétuerait encore quelques années nos systèmes de protection sociale, ne serait-elle pas définitivement partie ? What if diraient les anglo-saxons, et c’est d’autant plus légitime que pour l’instant la croissance se fait attendre. A l’issue de la crise des subprimes, tout le monde attendait la relance pour 2011-2012, or arrivés mi-2012, c’est encore la récession qui monopolise les prévisions économiques.

Il existe de nombreuses théories de l’effondrement économique, et il n’est un secret pour personne (et encore moins pour ceux qui ont lu la première partie de ce billet) que les crises économiques entraînent souvent une réaction en chaîne de crises diverses et variées, et notamment politiques à travers une contestation des pouvoirs voire des régimes en place. Or la succession de crises majeures que le monde traverse depuis 2008 semble dépasser le simple cadre des cycles économiques tels qu’ils sont généralement admis : croissance, crise, récession innovation, croissance etc. Comme si ces crises portaient en elle une forme de remise en question de la dynamique économique, qui aurait atteint sa limite : cela ne fonctionne plus, et la croissance ne reviendra pas, du moins pas de sitôt.

La crise alimentaire de 2007-2008 qui a conduit aux émeutes de la faim est un exemple emblématique de bulle sur les denrées alimentaires préfigurant ce qui deviendra à terme la norme pour l’ensemble des matières premières, car nous nous approchons progressivement des limites de notre monde fini. La croissance des pays émergents est le catalyseur de ce phénomène qui tire à la hausse les prix des matières premières, dont les quantités produites qui constituant l’offre ne sont pas aussi élastiques. L’ajustement par les quantités et non par les prix devrait donc logiquement limiter les perspectives de croissance. La thèse la plus convaincante que j’ai lue à ce sujet est celle de Jean-Marc Jancovici, ingénieur consultant spécialiste des questions énergétiques et climatiques, qui explique admirablement bien, arguments d’ordre physique à l’appui, comment le PIB est in fine une fonction de la quantité d’énergie produite. Par conséquent, du fait de notre dépendance aux énergies fossiles (pétrole et gaz), la diminution des quantités produites de celles-ci entraînera une stagnation puis une baisse durable du PIB par personne si nous ne réussissons pas une vraie transition énergétique. D’après J.M. Jancovici, le déclin progressif du taux de croissance dans les pays industrialisés observé depuis les années 70 s’explique par ce phénomène, amplifié par le rattrapage des pays émergents qui captent une part croissante de la production d’énergie mondiale. La période qui s’ouvre devant nous est une période de croissance nulle ou quasi-nulle, voire négative, et ce de manière durable.

Le sujet ici étant la démocratie et non la croissance, il convient donc de s’interroger sur les conséquences politiques qu’engendrerait ce déclin économique durable s’il venait à se confirmer. Car si nous avons confiance dans la solidité de nos systèmes démocratiques pour traverser des crises économiques conjoncturelles, ils n’ont jamais été mis à l’épreuve de crises structurelles ou durables. Les crises amènent sur le devant de la scène les deux pires ennemis de la démocratie : les technocrates, qui proposent des solutions techniques, et les populistes, qui tentent de capter la contestation populaire. Nous le voyons dans la crise de la dette souveraine en Europe actuellement : alors qu’en période de prospérité, les technocrates sont inutiles et les populistes de simples agitateurs peu dangereux, les premiers exercent aujourd’hui une forte pression par le haut (Bruxelles etc.) sur le système, et les autres par le bas (Le Pen, Mélenchon etc.). Ensuite, c’est une question de temps avant d’arriver au point de rupture. L’expérience récente en Grèce montre que l’on s’en rapproche, et il y a fort à parier que la crise politique grecque ne soit pas un cas isolé mais le laboratoire de la crise politique européenne si de vraies réformes ne sont pas entreprises.

Crise économique, crise sociale, crise politique, voilà la réaction en chaîne menant au chaos et à la guerre, et il y a peu de chances que le système démocratique y résiste. Au contraire, il est encore plus vulnérable car il a, par le système de l’élection, déjà institutionnalisé sa chute. La conjonction dans le temps entre le progrès économique initié par la Révolution industriel et le mouvement irrésistible vers la démocratie dans le monde occidental depuis le XIXè Siècle n’a rien d’une coïncidence. En effet, ces deux évolutions découlent du même ensemble de droits fondamentaux garantissant les libertés individuelles, celles qui ont fait des sujets des citoyens maîtres de leur propre destin. La prospérité appelle la démocratie, seule à même de perpétuer la prospérité en garantissant les droits fondamentaux sources d’innovation, d’investissements, et donc de croissance.

Une société avec l’un sans l’autre serait hémiplégique. Et si l’on retient l’hypothèse de l’effondrement économique en raison de variables exogènes, la détention des facteurs de production par les acteurs privés ne permettrait plus d’assurer une préservation du niveau de vie général de la société, et rendrait ainsi inutile, voire contre-productif de maintenir en place un système politique qui  ne permet plus le progrès économique, social et individuel. C’est pourquoi un système démocratique est voué à mourir  avec l’effondrement économique.

La Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique évoque la « poursuite du bonheur » comme un droit inaliénable de l’individu. Celui-ci est donc libre de chercher sa propre définition du bonheur, dont lui et lui seul est la source. Mais que deviennent les discours de liberté lorsque la logique de survie s’est substituée à celle du bonheur ? La démocratie telle que nous la connaissons n’est certainement pas la fin de l’Histoire. Elle doit apprendre à se remettre en question et se réinventer, à trouver une dynamique propre basée sur une autre forme de légitimité que la prospérité économique. Mais en est-ce seulement possible ?

26 juin 2012

Vers la fin de la démocratie ? (1/2)


La réflexion qui va être développée ci-après, et qui a pour objet le système politique démocratique, est née de la conjonction des trois observations suivantes :
    - Tocqueville (dont je suis en train de lire De la Démocratie en Amérique) qui sentait poindre la vague démocratique qui allait emporter les Anciens Régimes européens, et qui mettait ainsi la première brique à ce qui allait devenir la théorie de la « Fin de l’Histoire »;
      - Les technocrates qui prennent de plus en plus de place en Europe, et dont l’intégration européenne à venir va encore renforcer le pouvoir, mais qui peinent à trouver une légitimité démocratique ;
      - Le Hat Trick islamiste au Maghreb (trois révolutions, trois gouvernements islamistes en Tunisie, Libye et Egypte), symptomatique d’un élan démocratique qui déroule le tapis rouge à ceux qui lui sont opposés ;

La démocratie est le système politique le plus arrogant qui soit : elle est tellement sûre de son fait qu’elle offre une tribune aux personnes et idéologies qui veulent la détruire. Curieux système, dont il est effectivement inscrit dans l’ADN la conviction profonde qu’il est la fin de l’Histoire. Un peu comme si je me sentais tellement invincible que j’autorisais les gens à me tirer dessus. Il faut vraiment avoir confiance dans ses capacités. Cela va même encore plus loin tant il est même dans l’essence du système démocratique de donner la parole à tous, même ceux qui souhaitent lui substituer une autre forme de pouvoir, sous peine de voir le « démocratique » se transformer en « autoritaire » et ainsi gâcher plusieurs centaines d’années d’efforts.

Mais qu’est-ce qui justifie cette arrogance (ou inconscience ?) inhérente au système démocratique ? Qu’est-ce qui garantit que le système est dans une dynamique d’auto-perpétuation et que la démarche démocratique ne va pas le conduire vers d’autres contrées politiques plus ou moins malheureuses ? Il y a selon moi trois réponses possibles :
     - Le consensus national. Les citoyens, notamment du fait de leur niveau d’ « éducation », ont intégré le fait que la démocratie représentative était le moins mauvais des systèmes politiques et sont donc soucieux de le perpétuer. Ainsi, la majorité se détourne des idées destructrices et privilégient les candidats en phase avec le système ;
  - L’existence d’une forme de perversité dans le système qui en fait une forme de totalitarisme soft où aucune vraie remise en question n’est vraiment possible ou seulement en apparence. Cela pose notamment la question du rôle des médias à l’heure où les technologies de la communication en font un véritable pouvoir, certainement capable de décider de ce dont il faut ou ne faut pas parler, si ce n’est de ce qu’il faut ou ne faut pas penser. Cela pose aussi le rôle des institutions, chargées de traduire la volonté démocratique sous forme de pouvoirs ;
     - La présence de variables externes au paradigme citoyens-régime et qui auraient un rôle dans la légitimité du second vis-à-vis des premiers. La prospérité économique est la plus importante de ces variables car crise économique et crise politique sont rarement éloignées l’une de l’autre. Au fond, le consensus national autour de l’idéal démocratique serait une fumisterie car il ne ferait que cacher un consensus pour le système qui permet le mieux la croissance économique.

La vérité provient certainement des trois réponses à la fois, toutes étant certainement des conditions nécessaires mais non suffisantes pour assurer la vitalité de la démocratie. Prenons l’exemple le plus emblématique, à savoir celui de la montée du nazisme en Allemagne dans l’entre deux guerres : cette ascension a été permise par la présence de trois facteurs : une crise économique violente qui a atrophié la loyauté des gens pour le système politique en place ; un régime politique, la République de Weimar, aux institutions pas assez mûres pour garantir la stabilité politique ; et enfin un déficit de culture démocratique au sein du peuple allemand, qui plus est traumatisé par la défaite de 1918 et l’humiliation des Traités qui ont suivi. Autre exemple, celui des Révolutions arabes : les régimes autoritaires en place ont été balayés par des mouvements révolutionnaires nés de la réaction à l’incapacité de ces régimes à apporter des solutions à la pauvreté et à l’explosion du prix des matières premières. Mais ces « élans » démocratiques ne peuvent aboutir à l’installation de systèmes démocratiques en raison d’un déficit important de culture démocratique.

Néanmoins, là où la démocratie est censée être devenue la fin de l’Histoire, dans le monde occidental, je crains qu’elle ne se soit construite sur un grave malentendu, à savoir en surestimant sa première forme de légitimité (la culture démocratique), et en sous-estimant la nécessité de prospérité économique pour se maintenir. C’est ce qui expliquerait, au fond, son arrogance : en construisant de nouvelles générations de démocrates par le biais de l’éducation, nous pensons que cela est suffisant pour perpétuer la démocratie. Mais la démocratie n’est pas qu’une somme de démocrates, et le danger réel pour la démocratie vient selon moi de l’impasse économique actuelle dans laquelle se trouve le monde occidental. Cette crise économique pourrait, même en Europe, réveiller de vieux démons révolutionnaires au cas où les gouvernants ne trouveraient pas de solutions durables, et participeraient même à leur propre chute en cautionnant des coups d’Etat technocratiques uniquement destinés à mettre en œuvre l’austérité.

Nous devons prendre garde à ce que le piège de la démocratie ne se referme pas sur elle-même, car si l’élection est la forme d’expression démocratique la plus aboutie, n’oublions pas que la révolution en est sa forme la plus absolue.