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17 février 2013

Oh! On verra plus tard



Le système politique dans lequel nous vivons a cela d’exceptionnel qu’au-delà des quelques années que dure un mandat, nul dirigeant n’est responsable des décisions prises au cours de celui-ci. Il est même fichtrement pervers, en ce que les décisions prises, en matière d’économie notamment, voient souvent leurs effets se matérialiser des années plus tard. Autrement dit, c’est maintenant qu’il faudrait commencer à juger l’action de Sarkozy. Essayez d’imaginer comme ce serait drôle de voir le temps médiatique en décalage de cinq ans avec celui de la prise de décision ? Attendre cinq ans, voire dix, avant de juger l’intervention au Mali, le Mariage pour tous, les décisions économiques, sociales etc., puis décider si l’on met au pilori (pas seulement médiatique) ou non celui qui a pris les décisions à ce moment-là. Les décisions prises seraient-elles différentes ? Ben tiens.

Assez rêvassé, revenons à nos moutons. L’intégrité de notre système, bien qu’étant « le pire à l’exception de tous les autres » (sic), repose sur un maillon tellement faible que je m’en trouve, naïvement et modestement, presque confus d’être un des seuls à le formuler ainsi depuis longtemps : l’intégrité de ses dirigeants. N’est-il pas très dangereux de confier les rênes d’un pays à un individu qui n’est attaché à son devoir que par sa bonne foi pour une durée limitée ? Si j’avais le culot d’un Desproges, je daignerais même affirmer que cette pensée suscite en moi une once d’admiration pour les nombreux dictateurs qui ont au moins assumé l’exercice du pouvoir et ses conséquences jusqu’à leur mort naturelle ou provoquée. Si on y réfléchit, confier l’exercice du pouvoir à un élu multi-récidiviste de métier depuis trente ans, dont le seul risque après 5 ans à la Présidence de la République est de ne plus pouvoir prendre le métro ou d’aller à la boulangerie de la mère Michu en bas de la rue, cela équivaut un peu à confier le volant de sa Ferrari à un immortel : au fond, hormis pour sa conscience, il doit pas en avoir grand-chose à foutre si il crashe ceux qui sont sur la banquette arrière.

L’inverse est vrai aussi, car si l’on maintient notre hypothèse selon laquelle toute décision d’ordre politique majeure ne génère des effets observables et analysables que plusieurs années plus tard, il en est de même de tout le crédit lié à une bonne mesure, dont profitera sans aucun doute celui qui jadis était un opposant. Bref, pour notre dirigeant, le jugement de l’histoire à dix ans, il n’en a pas grand-chose à carrer, étant donné que dans dix ans l’histoire l’aura oublié sur l’autel des exploits filmés de la nouvelle Kim Kardashian. C’est triste, injuste, mais c’est comme ça. D’ailleurs, vous, votre institutrice bienveillante qui vous disait « Tu me remercieras plus tard », vous l’avez remerciée depuis ? Non, ben vous voyez, vous ne valez pas mieux, mais ce n’est pas de votre faute, c’est juste le système qui veut ça. Pourtant vous la remercieriez bien.

Car vous avez parfaitement compris où je veux en venir. Loin de nous l’idée que notre système est passé, en l’espace de deux paragraphes, au « pire à l’exception de nul autre » (sic – elle est de moi celle-là). Mais il est légitime de se poser des questions sur ce qui détermine réellement les décisions politiques des dirigeants. Or, la nature temporaire du mandat électoral dans un système démocratique conjuguée à l’immédiateté des attentes générées par un système médiatique  intégré, aux multiples plateformes, génère naturellement un biais en faveur des décisions aux conséquences directement et rapidement observables, et ce au détriment des conséquences lentes, à long terme, qui affectent profondément la société, sans que tout un chacun s’en rende compte. C’est même plus pervers que cela, car le système politico-médiatique fait en sorte que ces dernières n’existent même pas, en les oubliant dans un optimisme péremptoire de type « mais noooon » ou « oh on verra bien », en supposant qu’un problème ne doit être traité qu’au moment où il se pose, et non où il devient visible.

Vous pouvez appliquer cela à tous les sujets, économiques, sociétaux, internationaux, environnementaux. La lutte contre le réchauffement climatique en est un exemple parfait : « oh on trouvera bien quelque chose ». L’augmentation des impôts ? On voit les 0 qui entrent dans les caisses (ou pas…), mais on voit moins le niveau des investissements qui baisse à l’horizon 5 ou 10 ans. Pour les sujets sociaux, je vous laisse juger.

Finalement, la décision politique répond aux mêmes lois que le marketing : si cela ne se sait pas, cela n’existe pas. Et c’est ainsi que nous construisons la société de demain : en prenant des décisions dont l’impact au-delà de 5 ans n’est même pas envisagé. Jusqu’à présent, avec de l’énergie pas chère et des ressources illimitées pour générer de la croissance, ça passait. Mais à partir de maintenant, pas besoin d’experts pour constater que cela va être plus compliqué. A l’heure où le véritable défi pour l’humanité est celui de la durabilité de son système économique, faire reposer les réponses sur un système qui a consacré le règne du court-terme, c’est pour le moins très ambitieux, pour ne pas dire que c’est de la connerie. Votre maîtresse d’école, si elle vous avait encouragé à jouer à Call of Duty au lieu de faire vos devoirs, auriez-vous simplement envie de la remercier ? Permettez-moi d’en douter.

26 juin 2012

Vers la fin de la démocratie ? (1/2)


La réflexion qui va être développée ci-après, et qui a pour objet le système politique démocratique, est née de la conjonction des trois observations suivantes :
    - Tocqueville (dont je suis en train de lire De la Démocratie en Amérique) qui sentait poindre la vague démocratique qui allait emporter les Anciens Régimes européens, et qui mettait ainsi la première brique à ce qui allait devenir la théorie de la « Fin de l’Histoire »;
      - Les technocrates qui prennent de plus en plus de place en Europe, et dont l’intégration européenne à venir va encore renforcer le pouvoir, mais qui peinent à trouver une légitimité démocratique ;
      - Le Hat Trick islamiste au Maghreb (trois révolutions, trois gouvernements islamistes en Tunisie, Libye et Egypte), symptomatique d’un élan démocratique qui déroule le tapis rouge à ceux qui lui sont opposés ;

La démocratie est le système politique le plus arrogant qui soit : elle est tellement sûre de son fait qu’elle offre une tribune aux personnes et idéologies qui veulent la détruire. Curieux système, dont il est effectivement inscrit dans l’ADN la conviction profonde qu’il est la fin de l’Histoire. Un peu comme si je me sentais tellement invincible que j’autorisais les gens à me tirer dessus. Il faut vraiment avoir confiance dans ses capacités. Cela va même encore plus loin tant il est même dans l’essence du système démocratique de donner la parole à tous, même ceux qui souhaitent lui substituer une autre forme de pouvoir, sous peine de voir le « démocratique » se transformer en « autoritaire » et ainsi gâcher plusieurs centaines d’années d’efforts.

Mais qu’est-ce qui justifie cette arrogance (ou inconscience ?) inhérente au système démocratique ? Qu’est-ce qui garantit que le système est dans une dynamique d’auto-perpétuation et que la démarche démocratique ne va pas le conduire vers d’autres contrées politiques plus ou moins malheureuses ? Il y a selon moi trois réponses possibles :
     - Le consensus national. Les citoyens, notamment du fait de leur niveau d’ « éducation », ont intégré le fait que la démocratie représentative était le moins mauvais des systèmes politiques et sont donc soucieux de le perpétuer. Ainsi, la majorité se détourne des idées destructrices et privilégient les candidats en phase avec le système ;
  - L’existence d’une forme de perversité dans le système qui en fait une forme de totalitarisme soft où aucune vraie remise en question n’est vraiment possible ou seulement en apparence. Cela pose notamment la question du rôle des médias à l’heure où les technologies de la communication en font un véritable pouvoir, certainement capable de décider de ce dont il faut ou ne faut pas parler, si ce n’est de ce qu’il faut ou ne faut pas penser. Cela pose aussi le rôle des institutions, chargées de traduire la volonté démocratique sous forme de pouvoirs ;
     - La présence de variables externes au paradigme citoyens-régime et qui auraient un rôle dans la légitimité du second vis-à-vis des premiers. La prospérité économique est la plus importante de ces variables car crise économique et crise politique sont rarement éloignées l’une de l’autre. Au fond, le consensus national autour de l’idéal démocratique serait une fumisterie car il ne ferait que cacher un consensus pour le système qui permet le mieux la croissance économique.

La vérité provient certainement des trois réponses à la fois, toutes étant certainement des conditions nécessaires mais non suffisantes pour assurer la vitalité de la démocratie. Prenons l’exemple le plus emblématique, à savoir celui de la montée du nazisme en Allemagne dans l’entre deux guerres : cette ascension a été permise par la présence de trois facteurs : une crise économique violente qui a atrophié la loyauté des gens pour le système politique en place ; un régime politique, la République de Weimar, aux institutions pas assez mûres pour garantir la stabilité politique ; et enfin un déficit de culture démocratique au sein du peuple allemand, qui plus est traumatisé par la défaite de 1918 et l’humiliation des Traités qui ont suivi. Autre exemple, celui des Révolutions arabes : les régimes autoritaires en place ont été balayés par des mouvements révolutionnaires nés de la réaction à l’incapacité de ces régimes à apporter des solutions à la pauvreté et à l’explosion du prix des matières premières. Mais ces « élans » démocratiques ne peuvent aboutir à l’installation de systèmes démocratiques en raison d’un déficit important de culture démocratique.

Néanmoins, là où la démocratie est censée être devenue la fin de l’Histoire, dans le monde occidental, je crains qu’elle ne se soit construite sur un grave malentendu, à savoir en surestimant sa première forme de légitimité (la culture démocratique), et en sous-estimant la nécessité de prospérité économique pour se maintenir. C’est ce qui expliquerait, au fond, son arrogance : en construisant de nouvelles générations de démocrates par le biais de l’éducation, nous pensons que cela est suffisant pour perpétuer la démocratie. Mais la démocratie n’est pas qu’une somme de démocrates, et le danger réel pour la démocratie vient selon moi de l’impasse économique actuelle dans laquelle se trouve le monde occidental. Cette crise économique pourrait, même en Europe, réveiller de vieux démons révolutionnaires au cas où les gouvernants ne trouveraient pas de solutions durables, et participeraient même à leur propre chute en cautionnant des coups d’Etat technocratiques uniquement destinés à mettre en œuvre l’austérité.

Nous devons prendre garde à ce que le piège de la démocratie ne se referme pas sur elle-même, car si l’élection est la forme d’expression démocratique la plus aboutie, n’oublions pas que la révolution en est sa forme la plus absolue.

21 juin 2012

La gauche, l’innovation financière, et la sortie de crise


Eurobonds, Eurobills, la France est pionnière des propositions de sortie de crise par le biais de l’innovation financière. Qui l’eut cru ? Cela est en effet tout à fait surprenant lorsque l’on prend un peu de recul. Les échanges virulents entre A. Merkel et J.M. Ayrault la semaine dernière tiennent de l’absurde : la première défend l’intégration économique et budgétaire en zone euro, ce que refuse le second ; et les Socialistes français veulent faire de la création de nouveaux outils financiers le premier pilier du retour à la croissance en Europe. On croit rêver.

Certes, il y a des raisons à ces prises de position surprenantes au premier abord : derrière le projet de Merkel de vouloir une avancée dans l’intégration budgétaire européenne, il y a sa volonté de mettre en place des mécanismes de contrôle des finances publiques des voisins dispendieux ; de même que le projet français d’Eurobonds et Project Bonds laisse place à une vision keynésienne de la croissance par les grands projets d’infrastructures et la dépense publique en général. Néanmoins, la contradiction demeure.

Comment un pays peut-il à la fois chercher son salut dans la création de nouveaux outils financiers alors qu’il cherche dans le même temps à définanciariser l’économie, que ce soit par la mise en place d’une taxe sur les transactions financières ou par une plus grande régulation des marchés ? Le mystère reste entier. Selon moi, c’est la même logique qui a mené aux innovations financières qui ont elles-mêmes abouti à la création de produits financiers du type des subprimes. On est tellement confiant dans la technique du produit qu’on en oublie les principes les plus fondamentaux de la finance : on ne prête pas à des contreparties insolvables, même si la valeur du collatéral est supérieure à celle du prêt. Les Eurobonds sont de la même veine : les Etats sont individuellement insolvables, mais en mutualisant leurs dettes ils disposent de certaines marges de manœuvre – jusqu’au jour où ils n’en auront plus du tout. Là aussi on oublie un axiome fondamental, à savoir qu’on n’emprunte pas au-delà de ses capacités de remboursement.

Les instruments financiers au sens large ne peuvent  jamais constituer une solution miracle car ce ne sont que des outils permettant d’optimiser la gestion du risque, la capacité à se financer, etc. Ils ne peuvent en aucun cas être une fin en soi et leur utilité ne sera effective que s’ils sont utilisés de manière adéquate et dans une stratégie de financement globale et cohérente. En ce qui concerne les Eurobonds, ils prendront tout leur sens lorsque les décisions économiques seront prises au niveau d’un gouvernement économique européen. Ils sont la conséquence logique de cet état de fait, et non son préalable. La raison à cela est que le manque d’Eurobonds n’est pas une cause de la crise de la dette en zone euro. Ces causes sont l’indiscipline généralisée des Etats dans la gestion de leurs finances publiques, le manque de compétitivité, et l’absence de politique économique commune faisant courir un risque sur l’ensemble de la zone euro. Seule une action sur ces causes sera en mesure d’enrayer durablement la crise de la dette en Europe. Les Eurobonds ne sont qu’une solution temporaire destinée à diminuer temporairement le coût de la dette (sauf pour l’Allemagne, le meilleur élève en Europe), un palliatif susceptible de gagner du temps en accroissant d’un cran la redistribution des Etats vertueux vers les plus en difficultés.

En outre, il y a une contradiction majeure dans ce projet d’Eurobonds tel qu’il est vu par nos gouvernants (qu’il s’agisse de N. Sarkozy ou de F. Hollande), puisqu’il consiste à s’en remettre davantage aux marchés financiers par l’émission d’un nouveau type de dette, alors que le projet affiché est de vouloir gagner son indépendance vis-à-vis de ces mêmes marchés. De même, cela est contradictoire avec le projet de taxe sur les transactions financières, qui va inévitablement décourager un certain nombre de transactions et affecter l’efficacité des marchés. Or, s’en remettre davantage aux marchés financiers nécessite qu’ils fonctionnent le mieux possible et qu’ils soient le plus liquides possible, afin d’être attractif pour les investisseurs.

Ce florilège de contradictions révèle en réalité le profond dilemme dans lequel se trouvent nos dirigeants, celui dans lequel était Sarkozy et celui dans lequel se retrouve encore plus F. Hollande : bien qu’ils aient toujours défendu par le passé une intégration économique plus poussée en Europe. Défendre ce projet aujourd’hui reviendrait à accepter la rigueur tout en donnant à l’Allemagne la possibilité de la faire appliquer chez les autres, et donc sans possibilité de revenir en arrière. Pour un Président qui a été élu sur un discours de refus de l’austérité, toutes les échappatoires sont bonnes, y compris chercher dans l’innovation financière des pseudo-solutions ou inventer un débat inexistant sur la croissance dont il serait le seul et unique défenseur.

Les résultats des élections françaises et grecques vont donner à F. Hollande quelques bouffées d’air avant de prendre ses premières grandes décisions, mais il devra néanmoins très rapidement clarifier ses positions sur l’Europe, l’économie et les finances publiques, avant de chercher des solutions ailleurs que chez « l’ennemi sans visage » contre qui il paraît qu’il est entré en guerre.

10 mai 2012

Le baptême du feu


N. Sarkozy est certainement le président le plus malchanceux de la Vè République avec V. Giscard d’Estaing. Le mandat de ce dernier avait expérimenté la fin des Trente Glorieuses et deux chocs pétroliers, ainsi que leurs conséquences en termes de chômage de masse. Celui de N. Sarkozy a subi le début de la crise des subprimes dès l’été 2007, la chute de Lehman Brothers et la crise financière, la crise économique, et la crise de la dette souveraine en zone euro – inachevée. Difficile de faire pire, et encore plus difficile d’être réélu dans ces conditions. Et pourtant, je me demande si François Hollande n’est pas en passe de le détrôner, et de loin, du titre du Président le plus infortuné de la Vè République.

Car l’élection présidentielle française n’était qu’un épiphénomène le week-end dernier en comparaison de ce qui se passait en Grèce au même moment, à savoir les élections législatives. Et les résultats de celles-ci font la part belle aux partis mélenchonistes et le-penistes locaux, sans qui il sera – sauf erreur de ma part – impossible de gouverner. Or ces partis, hostiles à l’austérité et à l’UE en général, comptent rejeter les mesures de rigueur budgétaires, se privant ainsi d’aides financières de l’UE, le tout devant aboutir inéluctablement à la faillite de la Grèce, et donc à son éviction de la zone euro. C’est le scénario catastrophe, et il est tout à fait plausible. Il l’est d’autant plus que le plan de sauvetage de la Grèce, âprement négocié par les différentes parties, avait déjà une forte probabilité de tomber à l’eau malgré le concours du gouvernement technocratique – donc conciliant. Un départ de la Grèce de la zone euro serait catastrophique pour l’ensemble des pays en raison de l’effet de contagion. La plupart d’entre eux, à l’exception de l’Allemagne, sont déjà dans le collimateur des agences de notation, et le cas de Grèce serait le précédent qui convaincrait bon nombre d’investisseurs de fuir définitivement la zone euro.

C’est donc une crise de taille qui attend François Hollande, une crise même inédite dans l’histoire de l’Europe. Par ailleurs, cette crise devra être abordée rapidement étant donné que la Grèce a plusieurs émissions de dette prévues en mai et juin. Or le contexte est tout à fait nouveau pour le couple franco-allemand, « moteur » de l’Europe. Le désaccord entre F. Hollande et A. Merkel sur le pacte budgétaire est notoire, et ils ne sont pas du même bord politique. Les deux chefs d’Etat n’auront pas le temps d’apprendre à travailler ensemble et de régler leurs différends avant de devoir trouver des solutions à la sempiternelle crise grecque. L’entente entre N. Sarkozy et A. Merkel avait été un facteur de succès important dans la gestion des crises précédentes, le nouveau Président français devra donc faire preuve d’efficacité s’il ne veut pas devenir le Président de la chute de l’Euro.

Inutile de dire que cela sera très compliqué, notamment parce qu’il a été élu sur des bases vraiment démocratiques, et non pour mettre en œuvre un programme économique dicté par l’Europe. En roi du grand écart, il a réussi à convaincre qu’il réduirait les déficits publics sans règle d’or ni politique d’austérité, et avec une politique sociale expansive, une relance keynésienne, et un accroissement des effectifs de fonctionnaires. Il apparaît donc que Hollande devra vite choisir entre la préservation de l’unité européenne, notamment par son positionnement vis-à-vis de l’Allemagne, et le respect de ses engagements vis-à-vis de ses électeurs, bref entre l’austérité ou l’éclatement de l’Europe. Car la France est dans cette situation particulière qu’elle n’est pas suffisamment forte pour obtenir de l’Allemagne des concessions telles que les Eurobonds, la renégociation du pacte budgétaire ou la taxe sur les transactions financières, mais son importance économique est suffisante pour faire définitivement sombrer l’Euro en cas de crise de la dette française. Le risque est fort que le grand écart de F. Hollande se transforme en écartèlement de type Ravaillac s’il n’établit pas des priorités dans son agenda économique. La question est donc au fond de savoir qui de l’Europe ou des classes populaires à qui il promet de la « justice sociale » sera sacrifié sur l’autel de sa politique économique.

Il sera intéressant d’analyser la teneur des premiers sommets européens et des premières rencontres franco-allemandes afin d’y voir plus clair dans les priorités économiques de François Hollande, à moins qu’il fasse preuve d’une force de conviction telle qu’il arrive à emmener ses compères européens sur le chemin de sa vision de la politique économique européenne. Mais il ne faut pas oublier que pour être crédible, il faut avoir un pouvoir d’influence, et être résolu à l’utiliser si nécessaire. Or, du fait de la position relative de la France par rapport à l’Allemagne et du faible track record politique de Hollande, nous pouvons légitimement nous inquiéter de ces deux aspects, et donc de la capacité de la France à faire bouger les lignes en Europe. Ce sera le baptême du feu de Hollande, et il arrive prématurément.

Bref, de la Corrèze à l’Elysée, il n’y a qu’un pas, mais  nous ne pouvons qu’espérer pour une fois que Mao ait raison quand il dit que « l’expérience est un peigne pour les chauves ».

Et vous, qu’en pensez-vous, quelle sera la politique économique de François Hollande ? 

[répondez au sondage en haut à gauche]




Toute ressemblance avec l'article d'un grand quotidien français serait purement fortuite

27 avril 2012

Les marchés gouvernent-ils la France ?


Les marchés. Les méchants marchés. Non pas LE marché, mais bien LES marchés, tels une horde de barbares mystérieux, invisibles mais près à nous submerger de leur nombre et de leur haine qui ne demande qu’à nous détruire. Cela fait plusieurs années que les marchés sont personnifiés : les marchés ont un tempérament, tantôt calmes, tantôt nerveux, mais aussi des sentiments, tantôt déprimés, tantôt euphoriques. Certains lui vouent un culte : les marchés pensent, les marchés disent (et si les marchés pensent et disent que…) ; d’autres les haïssent, dénonçant « la dictature des marchés », incarnation la plus emblématique de cet « ennemi sans visage blabla ». Et il y a ceux qui, comme moi, restent cois. 

Qui sont ces marchés qu’on accuse de vouloir nous gouverner à la place de nos institutions ? Qui sont donc ces marchés que l’on dit en ordre de marche, près à attaquer la France à tout moment ? Car il paraît que les marchés prévoient d’attaquer la France le matin du 7 mai, au lendemain de l’élection présidentielle, surtout si François Hollande est élu. Ils ont déjà frémis ce matin du 23 avril au regard des résultats du premier tour, et cela s’est manifesté par un petit mouvement à la hausse du taux d’intérêt de la dette française. La vaguelette qui annonce le tsunami ?

Ce qu’on appelle les marchés n’est rien d’autres qu’un ensemble d’investisseurs : banques, assurances (par le biais de leur entité de gestion d’actif), fonds divers (fonds de pension, fonds souverains, fonds spéculatifs, fonds mutuels etc.), mais aussi grandes entreprises, et même particuliers. Bref tous ceux qui détiennent l’argent et l’investissent sur les différents marchés, généralement pour le compte de leurs clients (nous par exemple). Le marché d’une dette souveraine telle que celle de la France est grand et très liquide (= n’importe qui vient sur ce marché pour y acheter ou vendre des titres pourra globalement y arriver quand il veut), on peut donc légitimement supposer qu’il rassemble la plupart des catégories d’investisseurs, et ce à travers le monde. Or ils sont tous un peu paniqués depuis qu’ils ont vu de leurs propres yeux que la faillite des Etats européens était une réalité, et que ce qu’ils ont cru pendant longtemps être le fameux « taux sans risque » n’en est en fait pas un. Ce qu’on fait passer pour un complot fomenté par les marchés destiné à mettre à genoux les Etats est en réalité davantage un ensemble de comportements moutonniers d’investisseurs paniqués. Populisme quand tu nous tiens.

Personne ne tient les rênes des marchés. Il existe certainement des investisseurs moins scrupuleux que les autres, mais l’idée qui consiste à faire croire qu’une clique de personnes décide de ce qui se fait sur les marchés dans le but de gouverner à la place des Etats est naturellement une illusion. Les bouc-émissaires, quels qu’ils soient, y compris quand ils sont banquiers, sont rarement, la vraie et unique source de tous les maux. Ce manichéisme est d’autant plus malhonnête que l’importance des marchés de capitaux dans le financement de l’économie et de la dette souveraine est le résultat des politiques de droite comme de gauche depuis trente ans destinées à trouver de nouvelles sources de croissance. L’essor des marchés de capitaux a commencé dans les années 1980, et a grosso modo permis aux investisseurs du monde entier de pouvoir subvenir aux besoins en financement de tous les acteurs économiques à travers le monde. Cela a permis aux grandes entreprises de ne plus dépendre uniquement de leur banque pour financer leurs investissements ; et cela a permis aux Etats de trouver de nouveaux investisseurs prêts à porter leur dette, alors que les deux leviers existant jusqu’à présent étaient le recours à l’épargne nationale (ce qui peut décourager l’investissement privé) et à la planche à billets (génératrice d’inflation). Le développement des marchés financiers a donc été une aubaine pour tout le monde, permettant aux agents économiques de trouver des financements et aux investisseurs d’accroître la diversification de leurs portefeuilles et d’aller chercher les actifs de qualité là où ils se trouvent. Dans un monde où les Trente Glorieuses ont été brutalement interrompues par les deux chocs pétroliers, l’internationalisation croissante des marchés financiers, permise par les nouvelles technologies informatiques, a engendré une nouvelle ère de croissance.

Tout le monde s’est un peu perdu dans cette euphorie générale, où les investisseurs ont arrosé les Etats de liquidités en surestimant la dimension « risk-free » de ces actifs, et où les Etats ont oublié que l’endettement implique contractuellement un remboursement. Et à l’euphorie succède la gueule de bois, la crise de la dette souveraine est la manifestation de ce réveil difficile des Etats qui ont tiré sur la corde de la dette pour limiter la récession de 2008-2009, et des investisseurs devenus subitement plus pointilleux sur la qualité de crédit des émetteurs de dette. La situation actuelle, n’a donc, au fond, rien d’aberrant : il est tout à fait normal qu’un prêteur analyse de près la situation de l’emprunteur avant de lui prêter. Ce qui m’étonne le plus c’est que cela n’a pas été fait plus tôt, alors que tout le monde savait très bien que les dettes publiques servaient à financer le déficit structurel des budgets nationaux, et donc des Etats à terme insolvables. Bref, reculer pour mieux sauter. Et, dans le cas de l’Europe, les Etats sont d’autant plus insolvables qu’ils ont renoncé à utiliser la planche à billets et disposent donc uniquement de leur politique fiscale comme levier d’ajustement.

Pour des raisons purement financières, il serait donc tout à fait normal que les investisseurs irresponsables paient les pots cassés. Ils ont prêté à des agents insolvables et doivent donc assumer les risques de leurs investissements. Comme il est tout à fait normal que dorénavant, ceux-ci rechignent à continuer à gaver des Etats irresponsables. D’où la nécessité, si ce n’est de l’austérité, de maîtriser les dépenses publiques. Cette convergence générale vers des comportements responsables est certainement une chance pour tous, même si les ajustements risquent d’être douloureux à court terme. Mais qu’est ce que l’intérêt général, sinon l’intérêt individuel de tous à long terme ? C’est cet intérêt général que les Etats sont censés préserver, à la différence des gérants de portefeuille qui ne doivent se préoccuper que des intérêts de leurs clients (en théorie). Les gouvernements sont donc les premiers à blâmer dans cette situation.

Gardons à l’esprit que très peu d’investisseurs ont intérêt à ce que la dette française se déprécie, bien au contraire. Presque tous ont intérêt à ce que la France retrouve sa marge de manœuvre financière, dès lors elle continuera à emprunter à taux bas. Mais perpétuer cette tradition de gabegie d’Etat ferait perdre bien plus à la France qu’aux « marchés ». Tout d’abord parce que derrière plus de 30% de la dette française, il y a toujours l’épargne des Français – un défaut les pénaliserait ; ensuite parce que le seul moyen de « s’en sortir » serait de revenir à la monnaie nationale et à l’inflation – ce qui, pour un pays à fort taux d’épargne comme la France, est destructeur ; notre crédibilité internationale, dans tous les domaines, serait fortement endommagée, car un pays qui ne paie pas ses dettes n’est pas considéré comme un pays puissant et digne de confiance ; nos entreprises seraient moins compétitives car le coût du capital serait renchéri du fait de sa corrélation avec le taux d’intérêt de l’Etat ; enfin, l’attractivité de la France en serait durablement affectée.
 
Retrouver son indépendance est une intention louable, mais si l’on croit que la retrouver se limite à émettre la monnaie dont nous avons besoin (pour financer un système social structurellement en déficit), nous nous dirigeons vers de graves désillusions. Les marchés ne gouvernent que là où les Etats se sont fourvoyés.

17 avril 2012

Où sont passés les libéraux ?


S’il y a un inconvénient à être expatrié, il prend tout son sens pendant la campagne présidentielle : on se sent un peu a l’écart de l’émulation générée par cet événement républicain majeur où les Français choisissent leur Président. Bien que le niveau intellectuel très médiocre de la campagne en cours me console quelque peu de cet éloignement, tout de même, il reste un petit vide.

C’est pour retrouver un peu de cette effervescence que j’ai donc décidé, avec le concours du progrès technique qui permet maintenant de suivre en direct sur internet depuis l’étranger les émissions politiques en direct le temps de la campagne (heureusement parce que pour Masterchef, ce n’est pas possible), de regarder Mots Croisés ce lundi soir. A six jours du premier tour, les dix candidats étaient représentés, soit par eux-mêmes (pour le club des 2% d’intentions de vote et moins), soit par un de leurs porte-paroles/directeur de campagne (pour les autres), et leur temps de parole chronométré, le tout orchestré par un intraitable Yves Calvi, qui a appris à couper la parole depuis C dans l’air. Je suis sévère, il n’a pas été (trop) mauvais ce soir.

En réalité, l’émission confinait davantage à l’exercice de style qu’à un réel débat politique, car débattre à dix sur plusieurs sujets avec en tout et pour tout à peine douze minutes de parole chacun, cela revient un peu à faire une partie de tennis à dix sur le terrain. Et alors que mon esprit tendait à percevoir l’émission davantage comme un divertissement qu’un débat politique, j’ai soudainement été frappé par une chose : globalement la variété des opinions était représentée dans la discussion, à l’exception d’une, et pas des moindres, le libéralisme. J’ai pourtant eu un grand espoir à un moment, non sans surprise, en écoutant Nathalie Arthaud casser le consensus général autour du protectionnisme en affirmant – à raison, agrégée d’économie quand même – qu’une telle politique appauvrit les consommateurs. Espoir néanmoins rapidement évaporé lorsqu’elle a déclaré lui préférer la destruction du système capitaliste.

Oui il manquait un libéral, un vrai, tel celui qui ose défendre, de toute la force et de la naïveté de sa conviction profonde, que la destruction créatrice Schumpeterienne devrait rassurer les ouvriers qui perdent leur emploi, que le dumping social chinois n’est pas un problème – ils ne font que profiter de leur avantage comparatif, et que la crise actuelle est due à un déficit de libéralisme, et non à son excès ! Là le débat aurait été réellement démocratique ! Quand on y pense, l’absence d’un candidat libéral dans cette campagne est un phénomène vraiment étonnant. Non seulement il est surprenant qu’il ne s’en trouve aucun pour défendre le système en place (qui est un système libéral après tout), mais cela l’est d’autant plus qu’il s’en trouve en face plusieurs à prôner sa destruction. Regardez, il y a au moins 2,75 équivalent-candidats antilibéraux [1 x (Arthaud + Poutou) + 0,5 x Mélenchon + 0,25 x Joly], et encore en étant conservateur sur les pondérations. Les deux premiers disent d’ailleurs exactement la même chose, ce qui fait in fine un sacré écho. L’antilibéralisme semble même avoir gagné tous les partis. Le banquier et les actionnaires sont les ennemis bien au-delà les frontières de l’extrême gauche et tous les candidats sans exception se plaisent à vanter l’Etat protecteur face à la tyrannie des banques et des marchés.

Le dernier vrai candidat libéral à l’élection présidentielle française était Alain Madelin en 2002, personne n’a pris la relève depuis. Les idées persistent au sein de groupes politiques divers et associations, mais aucune figure n’a pour le moment réussi à émerger afin de défendre la vision libérale et de tenter de montrer que la crise du modèle ne signifie pas pour autant la fin de celui-ci. Si je ne suis pas moi-même, à proprement parler, un défenseur de l’orthodoxie libérale, je dois avouer avoir un petit pincement au cœur à ne voir personne incarner la voix du libéralisme.

Il ne faut pas oublier que le libéralisme est né d’une foi profonde dans la capacité de l’homme à être l’artisan de son propre progrès, non parce qu’il se bat mais parce qu’il échange. L’homme est intrinsèquement bon et aspire à la liberté, d’après les libéraux, et dans la recherche de son propre bien-être, il substitue l’échange économique au rapport de force physique, dans l’intérêt de tous. Le libéralisme ne s’arrête d’ailleurs pas à l’économie et a investi le champ de la politique : il n’est pas étranger aux principes fondamentaux sur lesquels sont bâtis les Etats de droit et les démocraties modernes. Il sert aussi de fondement à plusieurs courants des relations internationales, et notamment celui qui a créé le principe de sécurité collective – auquel même les partis les plus à gauche sont attachés. Cette dimension politique du libéralisme est d’ailleurs souvent oubliée en France, alors qu’outre-manche et ou outre-atlantique, le qualificatif liberal a une connotation clairement de gauche, en opposition à conservative, résolument de droite.

L’amour de la liberté n’est au fond ni de gauche, ni de droite, et la logique voudrait que cet amour transcende les partis dans une élection aussi importante que celle qui a lieu dimanche. Après tout, notre liberté ne s’arrête que là où commence celle des autres. L’homme aspirerait donc naturellement au libéralisme, puisqu’il ne peut fonder son bonheur et son bien-être sur autre chose que la liberté. Mais l’absence de libéral assumé et la haine du libéralisme affichée dans cette campagne sont en réalité moins dues au refus de liberté qu’à la haine des dérives d’un système aux principes souillés par la cupidité et l’immoralité de quelques uns, diffusant tout autant la pauvreté pour un grand nombre que la richesse pour une minorité. Le candidat libéral absent concentre ce ressentiment général contre ce système plein de promesses mais générateur de déceptions et frustrations, si beau dans les livres mais si injuste en apparence.

On serait tenté de croire que l’absence d’un candidat résolument libéral marque le début de la fin du libéralisme. Mais je suis, personnellement, convaincu du contraire : ce candidat est bel et bien présent, et il l’est d’autant plus qu’il n’est pas assimilé à un visage. Il est en réalité caché au milieu de tous les autres ; dans Sarkozy et Hollande dont les partis ont contribué à consolider depuis plus de trente ans le système libéral actuel ; dans Bayrou, qui a une vision du produire français par la compétitivité et non le protectionnisme ; dans Arthaud, qui refuse aussi le protectionnisme (je plaisante) ; dans Dupont-Aignan, Le Pen et Mélenchon, peu avares de compliments et d’admiration envers les petits entrepreneurs, sources d’innovation et créateurs d’emploi ; dans Cheminade, défenseur du Nucléaire etc. Et puis, rappelez-vous que la France était censée élire DSK. Au milieu des relents populistes et protectionnistes, la plupart des candidats sont et restent, inconsciemment peut-être, les candidats d’un système dont ils ont assimilé et parfaitement accepté les principes. Ils sont la nième génération de politiciens qui font la pêche aux voix avec un discours contre le système, mais qui s’aligneront avec lui une fois élus.

Certes Louis XVI est le roi qui a tué la monarchie en France ; certes des élections ont déjà amené des dictateurs ; mais ce serait nier les ressorts de notre système libéral – notamment dans notre inconscient individuel et collectif – de croire qu’il assiste, de manière impuissante, à l’avènement inéluctable de celui qui va le bouleverser. En effet, celui-là devra d’abord assumer, devant l’opinion, la dégradation probable de notre appareil économique, créateur de richesses, ce qui est durablement impossible. C’est l’un des grands paradoxes de la France d’être l’un des derniers pays communistes du monde où le libéralisme a encore de beaux jours devant lui.

Bref, libéraux, vous pouvez dormir tranquille, même pas besoin de candidat.