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21 avril 2012

François, protège-moi!


Il existe de nombreuses façons de se protéger, qui nous ont souvent été enseignées par nos amis les animaux. Des réflexes simples, plus ou moins ingénieux et au taux de succès variable – le risque zéro n’existe pas : se cacher, se terrer, bluffer, effrayer, menacer, se camoufler, vivre en meute, développer des outils de protection, etc. L’objectif ultime de la protection est de limiter le risque qu’un danger existant affecte négativement le cours de notre existence (au sens large). Le but est donc tout d’abord d’identifier les dangers qui nous font courir un risque, puis de trouver la protection appropriée à ce type de danger. Prenons le cas d’une très forte tempête qui fait rage au dehors, faisant planer un risque d’écroulement de ma maison. Si je sors mon pistolet pour me protéger de cette tempête, je risque d’avoir des désillusions (je précise juste que je n’ai pas de pistolet, ça n’est qu’une hypothèse). Par contre, si je me réfugie dans ma cave avec des provisions, il y a des chances que ce soit plus efficace. Ou si, de nature inquiète, j’ai anticipé la tempête en renforçant les fondations de ma maison et barricadant les fenêtres, c’est encore mieux. Une protection est efficace lorsqu’elle réduit le plus possible l’exposition au risque évalué (on ne parlera pas ici de la notion de rendement qui accompagne souvent celle de risque afin de ne pas compliquer les choses).

A l’échelle de la communauté, et plus précisément de la nation, ce raisonnement marche aussi. L’Etat ne doit sa raison d’être qu’à la volonté générale du groupe d’individus décidant d’abandonner leur liberté naturelle à une institution supérieure, qui en échange garantira leur sécurité, condition sine qua non à l’établissement de la liberté civile[i]. C’est le contrat social, qui permet à l’homme de sortir de son état de nature : l’Etat-protecteur est l’essence même de l’Etat (désolé pour ceux qui pensent que le premier rôle de l’Etat est de conduire des trains). Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il n’y a rien de plus normal, la veille de l’élection présidentielle d’attendre du prochain président qu’il protège ses concitoyens face à tous les dangers qui les menacent. Cette attente est tout à fait légitime : l’Etat détient la compétence de la compétence (décide de qui est de son ressort ou pas) et le monopole de la violence légitime.

Les Français sont d’autant plus attachés à l’Etat-protecteur qu’ils sont toujours restés réticents à mettre leur destin entre les mains du marché. Le Français voit dans le système libéral la menace qu’exerce une concurrence exacerbée sur l’ordre social d’une société de tradition rurale, tandis que l’Anglais trouve son salut dans l’échange – après tout on a moins de chances de se battre si on est des partenaires commerciaux. Pour l’Anglo-saxon (et surtout l’Américain), l’Etat est d’autant plus protecteur que son action se limite à ses fonctions régaliennes. Son intrusion est une menace sur les libertés individuelles et un détournement de ses fonctions premières, à savoir préserver la sécurité du peuple et assurer la justice. Je me souviens de cet Américain qui parlait du droit de détenir des armes à feu. Pour lui, c’est une nécessité de se protéger au cas où l’action de l’Etat fédéral vienne un jour empiéter sur les libertés individuelles. Pour le Français, attaché à l’égalité, le degré protecteur de l’Etat est une fonction croissante de son rayon d’action : plus il en fait, mieux c’est. Certains y verront peut-être l’effet de l’héritage marxiste et socialiste, il n’empêche que c’est un réflexe pavlovien à la Française de se tourner vers l’Etat quand on a un problème, et d’en appeler, face à la compétition internationale, au protectionnisme. Différence culturelle fondée sur des histoires différentes ? Ces deux visions sont, à leur manière, empreintes de bon sens : souvenez-vous, quand vous étiez gamins, du costaud de la cour de récré ; vous sentiez-vous en sécurité ou en danger en sa compagnie ?

Si on suppose que la France n’a plus grand-chose à craindre de l’Allemagne et que l’Etat remplit globalement ses missions régaliennes, on peut plus ou moins limiter le champ des menaces aux domaines économiques, sociaux (je vous prie de bien vouloir m’excuser d’évacuer pour le moment la question environnementale), qui eux-mêmes se rejoignent autour du thème du système économique mondialisé. Le meilleur moyen de se protéger est-il d’accepter les règles du jeu de la compétition mondiale ou de s’en isoler ? Peut-on assurer l’efficacité économique et la viabilité du système social par le protectionnisme ? La position de la France (5è puissance mondiale, tout de même) est, depuis trente ans, très ambivalente sur ces questions, mais la crise actuelle semble la mettre au pied du mur et précipiter le moment des choix stratégiques quant à son avenir.

Difficile de répondre à ces questions sans courir le risque d’être catalogué, celles-ci étant fortement teintées d’idéologie et la prétention de ce blog étant moins d’y apporter des réponses qu’un regard neuf et indépendant. Néanmoins, je reste persuadé qu’il est illusoire d’attendre de l’Etat qu’il mette des barrières efficaces dans un système économique mondialisé. Pourquoi ? Parce que prospérité économique implique échange, et échange implique ouverture. Et aussi parce que dans n’importe quel système anarchique, non régi par des lois, il n’est pas de barrière infaillible. A l’instar du monde sauvage, les relations internationales sont un système anarchique, où l’Etat ne dicte pas les règles, mais est inévitablement en concurrence. C’est une FA-TA-LI-TE. Et c’est, selon moi, cette fatalité qui devrait inciter les gouvernants à rendre le pays plus fort, car cela reste le meilleur moyen de protéger l’ordre social dans un système international anarchique et mondialisé. Il est illusoire de penser que le monde a besoin de la France pour avancer, et que celle-ci sera écoutée, respectée, indépendante, et prospère si elle renonce aux vecteurs de sa puissance. Et c’est pourquoi, à mon sens, protéger les Français passe davantage par la compétitivité et l’assainissement des finances publiques que par la sortie de l’Euro et le protectionnisme. Avouez, le destin de lion fait quand même plus rêver que celui de gnou…

(… jusqu’au jour où le ciel nous tombe sur la tête, mais là on n’y pourra pas grand-chose)

PS : désolé pour le titre un peu racoleur :)



[i] C’est la naissance des théories de l’Etat - Hobbes, Locke, Rousseau etc.

14 avril 2012

« Les sondages m’ont tuer », signé : l’élection


La question des sondages fait partie de ces thèmes si singuliers qui ont cette capacité incroyable à revenir sur le devant de la scène à chaque échéance électorale, et à quitter cette même scène médiatique sans avoir engendré la moindre réforme ou le moindre changement au sein du système. Les sondages, c’est un peu comme les criminels qui se retrouvent inexplicablement libres : on sait qu’ils sont nuisibles, qu’ils devraient certainement être encadrés, mais ça n’est pas le cas. Pourtant, la question mérite réellement d’être posée : les sondages faussent-ils les élections ?

Dans un monde où l’on qualifie de démocratie n’importe quel système où il y a une élection libre, l’élection est l’instrument démocratique le plus précieux, le mieux à même de transformer la volonté du peuple sous forme de pouvoir. Une multitude d’associations et d’organisations nationales et transnationales, traquent toutes les formes d’irrégularités lors d’élections diverses et variées, mais aucune ne fait preuve du même activisme forcené pour faire de la question des sondages un vrai débat de société.

Le constat initial est simple : les sondages ne sont pas que des indicateurs de l’état de la campagne. Au contraire, ils sont, comme diraient les Anglo-saxons, un « input », c'est-à-dire un des multiples paramètres pris en compte par les preneurs de décisions divers pour faire leur choix, l’ « output ». Le terme de « baromètre », souvent employé par les médias pour parler des sondages, est une énorme imposture, dans la mesure où le baromètre n’influe pas sur le temps qu’il fait. Les sondages sont des simulations d’élection élaborées à partir de méthodes plus ou moins obscures et censées donner le résultat de l’élection au cas où celle-ci aurait lieu à l’instant t.

Cela déroule le tapis rouge à une campagne qui n’est pas proactive, où les candidats vont vendre leurs idées aux citoyens, mais réactive, où ces mêmes candidats calibrent leurs choix stratégiques à l’instant t+1 en fonction des résultats du sondage paru en t. Il en est de même pour les votants, qui intègrent un calcul supplémentaire dans leur processus de décision de vote consistant à pondérer leurs choix potentiels par des probabilités issues directement des sondages. Il y a fort à parier que la conséquence de ces deux effets sur le résultat de l’élection ne soit pas négligeable. Ce mécanisme renvoie à celui de la théorie des jeux, où la prise de décision des agents n’est pas le résultat d’un processus indépendant, mais d’un raisonnement systémique, prenant en considération les comportements possibles des autres acteurs du système. Je ne suis pas un spécialiste du sujet, mais vous aurez compris où je veux en venir. Les sondages consacrent la transformation de l’élection démocratique en un vaste calcul, où l’élection n’est plus le moyen par lequel un candidat est choisi par les citoyens, mais une forme de jeu où le vainqueur est celui qui a simplement gagné le plus de voix. L’essence de la politique est de faire des choix, il y a donc un effacement du politique quand les sondages substituent le calcul à ces choix.

L’avènement de Ségolène Royal en 2007 en tant que candidate du Parti Socialiste à l’élection présidentielle suscite de nombreuses questions, étant donné qu’elle n’incarnait à ce moment aucune tendance ou mouvance au sein de son parti, n’occupait pas de fonction particulière qui lui aurait permis d’émerger en tant que représentante plus compétente ou capable qu’un ancien Premier Ministre (L. Fabius) ou qu’un éminent économiste ancien Ministre de l’Economie et des Finances (D. Strauss-Kahn). Le seul paramètre qui la démarquait de ses concurrents était qu’elle apparaissait dans les sondages comme celle ayant le plus de chances de battre N. Sarkozy au second tour d’une élection qui était encore lointaine. Qui aurait été le candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2007 dans un monde sans sondages ? Que se serait-il passé par la suite ?

Autre exemple, la vacuité intersidérale de la campagne actuelle où le débat sur la vision des candidats pour la France est totalement absent. La vision, le projet à long terme, tout ça n’a rien de concret. Le concret, c’est chez qui on va chercher les voix. Chez Mélenchon ? Allez hop, un petit coup de « mon ennemi c’est le monde de la finance » ? Chez Le Pen ? Un peu d’immigration… La campagne est rythmée par les sondages, les hausses, les baisses, les tendances, les renversements de tendance etc., ce qui étouffe le débat politique, la confrontation des projets étant donné que tout est analysé à l’aune de l’effet recherché dans les sondages. Ceux-ci imposent une grille de lecture électoraliste de la politique et poussent les candidats à adopter la même (im)posture. Et en plus, ils se plantent tout le temps...

Je ne sais pas à quelle conclusion est arrivée l’armée de sociologues du CNRS ou de l’EHESS payés par le contribuable pour réfléchir à ce genre de questions, mais ce qui inquiète le citoyen lambda que je suis n’est pas tant l’existence même des sondages que la place qui leur a été donnée par les médias. Les sondages ont été érigés en « système » par des médias qui y voyaient là le moyen de pouvoir faire rentrer la politique dans le moule de leur spectacle. Grâce au « système sondage », on peut découper les thèmes, isoler les idées et les sujets, catégoriser les votants, adapter l’analyse politique au format du véhicule d’information, et non l’inverse. C’est le privilège de détenir le soi-disant pouvoir de dire « les Français pensent que… ».

Les directeurs d’instituts de sondages sont devenus les commentateurs attitrés de la vie politique. Le XXè Siècle était le siècle des Intellectuels, ceux qui se levaient et montaient à la Tribune pour parler non pas au nom du Peuple, mais pour le Peuple. Les instituts de sondages se sont aujourd’hui substitués aux Intellectuels en tant que représentants et communicants des aspirations profondes des Français. Ce sont eux qui détiennent la clé de compréhension de l’opinion publique et deviennent par là les intermédiaires obligés entre les Français et des politiciens qui cherchent à les séduire. La place grandissante des sondages est un symptôme supplémentaire de la crise politique en gestation, qui n’attend plus qu’une occasion pour éclater. L'élection se meurt, piégée dans l’étau de la technocratie et du marketing électoral, mais a eu le temps de laisser ce mot : « les sondages m’ont tuer »…

1 avril 2012

« France in Denial » : The Economist a-t-il raison ?

L’attaque n’est pas sans rappeler celle des colonnes de bateaux de l’Amiral Nelson à Trafalgar, ou les assauts des troupes de Wellington sur les derniers carrés français à Waterloo. The Economist a tiré à boulets rouges cette semaine sur la France, plus précisément sur les candidats à la présidentielle, incapables à ses yeux d’aborder les vrais sujets que sont la compétitivité économique, le déficit et la dette publique.

Dans deux articles où l’on sent poindre par moment une once de sarcasme, l’hebdomadaire fait surtout part de son inquiétude sincère quant à la capacité de la France à faire face à ses défis économiques, et ce dans un futur proche, sous peine de devenir la source de la prochaine crise en zone euro. L’éditorial, d’abord, pointe du doigt l’incapacité de la France à se réformer alors que tous les autres pays en difficulté de la zone euro tels que la Grèce, l’Espagne ou l’Italie ont su adopter une cure d’austérité. La situation économique de la France est, d’après le journal, quasi désespérée, et aucun des candidats favoris n’y apporterait de solutions satisfaisantes, préférant mettre en avant les thèmes inappropriés que sont le protectionnisme, la répression des évadés fiscaux, l’hostilité à l’immigration et la viande hallal. Rappelant ensuite la défiance des Français pour les marchés financiers et la mondialisation, l’article se termine en s’interrogeant sur le degré de sincérité des candidats.

Le deuxième article est une version plus détaillée du premier. Y est abordée l’incapacité de la France à financer son système social et à payer sa pléthore de fonctionnaires, ainsi que son manque de compétitivité, la fuite en avant des impôts etc. Y est aussi pointée du doigt la contradiction propre aux Français de profiter d’un niveau de richesse qui a été largement permis par les performances de ses entreprises leaders de l’industrie et des services, tout en condamnant le système qui leur a permis d’émerger, celui des marchés financiers, des banques, des spéculateurs et des agences de notations. Autre fait surprenant pour les observateurs d’outre-Manche, le fait que les débats économiques soient plus centrés sur la redistribution que sur la création des richesses, surtout à gauche. La conclusion est la même que celle de l’éditorial, à savoir une interrogation sur le degré de bluff ou de sincérité des candidats, qui ne semblent malheureusement pas préparés au choc de la réalité qui attend celui qui sera élu.

Voilà en substance pourquoi la France serait en plein « déni » et que la campagne serait « frivole ».

Malgré plusieurs constats très vrais, il convient tout d’abord de nuancer légèrement ce tableau. Les fondamentaux économiques de la France ne sont pas catastrophiques à la lumière des crises qui viennent d’être traversées. La comparaison avec l’Allemagne est certes désavantageuse, mais l’objectivité consisterait à reconnaître que la France dispose d’atouts certains : sa démographie, son niveau d’épargne, l’endettement limité des ménages, l’existence de leaders mondiaux dans tous les secteurs de l’industrie et des services, son niveau de productivité etc. The Economist évoque très rapidement quelques-uns de ces points, mais ils ne sont pas négligeables. Ils le sont d’autant moins en comparaison à une Allemagne vieillissante et un Royaume-Uni aux ménages et aux entreprises fortement endettés. De ce point de vue, la France n’est qu’à quelques réformes structurelles d’être un pays fortement compétitif.

Si nous poursuivons la comparaison avec le Royaume-Uni, nous pouvons quelque peu nous étonner de la réalité décrite par ceux qui aiment s’ériger en donneurs de leçons vis-à-vis des « froggys » quand ils voient chez lui une remise en question de l’orthodoxie libérale. En effet, si le Royaume-Uni paraît en meilleure posture que la France, c’est parce que 1) le gouvernement est protégé par la Bank of England qui n’hésite pas à imprimer des billets à tour de bras pour se positionner en acheteur ultime de la dette souveraine 2) les banques anglaises ont été relativement tenues à l’écart de la crise de la zone euro. Elles ont certes subi quelques dommages par répercussion, mais leur exposition aux pays périphériques – à l’exception de l’Irlande – était sans commune mesure avec celle des banques française à ses même pays. Mais si la dette de la France a été dégradée par une agence de notation, celle du Royaume-Uni est actuellement en perspective négative chez l’une d’entre elles. Le niveau de la dette du gouvernement français est supérieur à celui du gouvernement britannique (un peu au-dessus de 80% du PIB vs. Un peu en dessous), mais sa dette extérieure, prenant en compte l’endettement global des agents économiques (publics et privés) vis-à-vis de l’étranger, est presque deux fois inférieure à celle du Royaume-Uni, ce qui laisse plus de marge de manœuvre financière aux agents économiques. Le déficit public de la France est aussi largement inférieur (environ 2 points de pourcentage) à celui du Royaume-Uni, dont la dette augmente donc systématiquement plus vite, et les mesures d’austérité du gouvernement de David Cameron, souvent présentées comme un modèle de pragmatisme par The Economist, sont encore loin d’avoir eu les résultats escomptés.

Le Royaume-Uni a sans aucun doute de nombreux atouts, notamment en ce qui concerne la compétitivité et l’attractivité de sa place financière, mais il ne donnerait pas cette impression de « safe haven » si sa banque centrale ne venait pas calmer les marchés à coup de Quantitative Easing, qui n’est d’ailleurs en réalité qu’une bombe inflationniste à retardement.

Néanmoins, nos amis tapent juste lorsqu’ils s’étonnent des thèmes abordés au cours de la campagne présidentielle. En effet, plus d’énergie y est dépensée à démontrer que les salaires seront limités et les évadés fiscaux pénalisés qu’à débattre des réformes nécessaires pour améliorer la compétitivité de la France. Les Français sont sensibles à la morale et à l’égalité, et n’ont pas la même foi dans le système libéral que les Britanniques, même s’ils s’en sont toujours parfaitement accommodés. Ils n’acceptent pas l’idée (à tort ?) de la « réforme nécessaire » car ils aiment à croire qu’ils sont toujours maîtres de leur destin, et que leur Etat, tout-puissant, est toujours maître du sien. L’inconscient collectif ne peut accepter que le Président ne soit là que pour mettre en œuvre l’ensemble des réformes imposées par l’UE (l’Allemagne) et le FMI car ce serait un reniement, voire une démission du politique. Les Français croient encore, naïvement encore peut-être, aux choix politiques, avec les risques que cela comporte, tels que rater le train de la reprise économique et de l’assainissement généralisé des finances publiques.

Le prochain Président sera évidemment confronté à une réalité économique qui lui laissera une marge de manœuvre limitée, et un signal montrant la bonne volonté de la France à se réformer est attendu. Toute la subtilité de la situation sera d’accomplir ces réformes sans tomber dans une autre forme de « déni », celui des attentes démocratiques. Les plans d’austérité ont été mis en place en Europe comme une condition nécessaire à l’aide européenne et afin de rassurer les investisseurs, mais ils marquent aussi l’avènement des technocrates à la tête des Etats européens. Il est encore trop tôt pour dire si ces plans seront efficaces, mais du fait de leur ampleur, ils font courir un risque politique – notamment d’insurrection populaire – immense en Europe. La question de la dette française est certes cruciale pour la France et pour la zone euro, mais elle est à prendre avec des pincettes à l’heure où les populismes se réveillent. En France, les extrêmes regroupent pour le moment presque 30% des voix dans les sondages, et les partis de gouvernements ne parviennent à transcender les clivages, pris au pièges entre un Sarkozy qui a déjà promis la prospérité économique en 2007 et a perdu toute crédibilité dans ce domaine, et un Hollande qui ratisse les voix à coup de vieux poncifs socialistes complètement désuets.

Toute explication sérieuse, sur n’importe quel sujet, qui en arrive à la conclusion du mystère, de l’inexpliqué, ou – dans ce cas – du « déni », rate son objectif et manque l’essentiel. Si The Economist a raison dans bon nombre de ses constats, son analyse est beaucoup trop superficielle car elle ramène une réalité complexe à de simples questions macroéconomiques, comme si une dose de libéralisme était la réponse magique à tous les maux. La prospérité économique est certes le moteur de notre système politique et social, mais je suis persuadé que la campagne présidentielle actuelle traduit moins le déni de réalité des Français qu’une crise beaucoup plus profonde la société française, devant laquelle politiciens de droite comme de gauche sont impuissants car ils en ont été les initiateurs au cours des trente dernières années. La crise économique, sociale, mais aussi identitaire (cette dernière étant niée farouchement par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques) est en train de se décliner en crise politique majeure. C’est une crise nationale généralisée, dans laquelle l’affaiblissement de l’Etat et des institutions traditionnelles de la société telles que la famille et l’école renforce ce sentiment d’insécurité des Français vis-à-vis de la mondialisation, qu’ils ne se sentent pas prêts d’affronter. La frivolité apparente de la campagne ne fait que traduire l’impuissance d’une classe politique condamnée à « faire semblant », étant donné qu’elle a déjà échoué.

C’est en refusant les particularismes et en se rassemblant autour d’un même sentiment national qui transcendera les clivages que la France retrouvera la force d’effectuer des réformes structurelles et ainsi la prospérité. La France est donc moins dans un déni de réalité que dans un déni d’elle-même, de ses forces, et surtout de son identité. La question de la dette, de la compétitivité et du déficit ne sont que l’arbre qui cache la forêt de ce blues à la Française.

22 mars 2012

Gagner beaucoup d’argent, un dilemme républicain (3/3) – Le système


Trois jours, trois angles de vue sur cette question des hauts revenus qui déchaîne les passions : le mérite, la morale, le système. Un vrai casse-tête pour la République qui promeut la réussite sociale par le mérite tout en luttant contre les inégalités. Sportifs, managers d’entreprises, rentiers, ils représentent une part infime de la population mais leurs revenus suscitent de nombreuses critiques et réactions. Le temps médiatique offre des cris du cœur, des réactions indignées, sans profondeur. Je vous propose une analyse froide et  plus complète sur une vraie question de société. 

système politico-médiatique aime les coupables, les victimes, et les boucs-émissaires. Cela met le projecteur sur les individus, et oublie d’aborder la question du système – à l’exception des héritiers du marxisme certes. Par système, j’entends notre système politique et économique libéral décliné sous forme de démocratie et d’économie de marché.

L’existence de très hauts revenus dans nos sociétés renvoie avant tout au système du marché. Le travail est un bien/service comme un autre, c'est-à-dire échangé sur un marché, et le prix qui résulte de la rencontre entre l’offre et la demande détermine le niveau de salaire. Le marché du travail est une composante de l’équilibre général des prix censé traduire l’allocation optimale des ressources dans une économie où les marchés sont dits « parfaits ».

Mais le système n’est pas qu’une réalité autonome et opaque, il reflète aussi la croyance ou la foi que la société a dans le mécanisme de marché en général. Le marché est au fond le meilleur moyen, ou le moins mauvais, que nous ayons trouvé pour nous accorder dès qu’il y a échange afin de satisfaire toutes les parties d’une transaction. Pour les salaires c’est la même chose : y a-t-il un meilleur moyen de définir le salaire juste qu’un accord satisfaisant entre cette personne et celui qui a besoin d’elle ? La tension sociale actuelle liée à cette question en est à tout le moins une certaine remise en question.

Considérons d’autres solutions. L’une, avancée pendant la campagne présidentielle actuelle, consisterait à taxer quasi intégralement l’excès de salaire, c'est-à-dire ce qu’il y a au-delà de la limite « acceptable » telle qu’elle aurait été définie par le régulateur. Une autre, aussi à la mode, prévoirait la limitation légale des salaires en fonction d’un écart relatif acceptable entre le salaire minimum et maximum (on parle souvent d’un écart de 1 à 20). Puis on peut imaginer d’autres mesures plus ou moins contraignantes et pleines d’innovation pour limiter les écarts de revenus indécents, et motivées moins par la morale que par la justice, dans la mesure où elles seraient imposées par le législateur dans le but d’améliorer le bien-être social.

Ces solutions rencontrent néanmoins une limite majeure, relevant de la difficulté de définir la « limite acceptable », motivée par les convictions personnelles ou parfois idéologiques : un effet désincitatif. Une trop forte taxation, dans un environnement international compétitif, mène à une fuite des talents et du patrimoine, ainsi qu’à un manque d’attractivité qui résultent in fine en un déficit de capital financier, physique et humain pour un pays, ainsi qu’en un manque à gagner d’impôts. Le risque est grand de voir ce type de mesures détruire au final plus de bien-être social qu’elles n’en créeraient. La capacité du législateur à lutter contre les injustices liées aux niveaux de revenus est fortement limitée par cet effet désincitatif, ce qui laisse penser que nos systèmes libéraux consacrent la possibilité de gagner des salaires sans limite.

Je pense même qu’il s’agit là d’un pilier de notre système, d’une nécessité (d’un mal nécessaire ?), et ce pour deux raisons :

-     - Le système politique démocratique tient notamment sa légitimité du système économique libéral qui l’accompagne et qui permet la prospérité économique. Stabilité politique et prospérité économique sont intimement liées, regardez l’Histoire, et le moteur de cette prospérité est la croissance. Or il n’y a pas de croissance sans innovation, et pas d’innovation sans incitation. Et la première des incitations est de permettre à quelqu’un de profiter du fruit de ses idées et de son travail. Mettre des barrières légales contraignantes à la rémunération contribuerait à enrayer cette dynamique. Un système économique en déficit d’innovation est un système en crise, et cela peut aller jusqu’à menacer la stabilité politique d’un pays. Vous allez objecter que la limitation du salaire de Ribéry n’aurait aucun effet sur l’innovation et la croissance, ce en quoi vous auriez raison ; mais imaginez si une telle loi (devant laquelle nous sommes tous égaux) devait s’appliquer à tous, l’effet agrégé ne serait pas sans conséquences, et le manque à gagner en termes d’innovation est facilement identifiable bien que presque impossible à mesurer. C’est cette raison qui explique l’ « effet désincitatif ».

-       - Le système libéral, comme son nom l’indique, est fondé sur le principe de liberté, et en posant les fondements de l’égalité devant le droit, et, si possible, de l’égalité des chances, laisse à chacun la liberté de choisir son propre bonheur. La poursuite du bonheur est même un droit inaliénable explicitement formulé dans la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis.  Cela laisse à chacun le loisir de définir son propre bonheur, y compris si c’est un bonheur matérialiste, qui consiste à accumuler un maximum de richesses. Au fond, s’ils sont heureux comme ça, tant mieux pour eux, tant qu’ils n’ont volé cet argent à personne. La richesse n’est qu’une forme d’expression de la liberté.

Le système et ses fondements ne peuvent être négligés quant on en vient à aborder la question des très hauts revenus, et il faut prendre garde à ce que des mesures bien intentionnées ne conduisent pas à la lente implosion de notre système politico-économique. Au fond, les deux seules solutions « systémiques » sont les suivantes :

-      - Changer le système, bien que toutes les difficultés que cela comporte et les paramètres trop nombreux à prendre compte rendent une telle entreprise certainement irréalisable

-      - Utiliser le système à bon escient, en trouvant le niveau d’impôt optimal qui permette une redistribution maximale tout en limitant le plus possible les effets pervers. C’est un choix pragmatique certes, mais peu révolutionnaire. Cela peut consister aussi à lutter contre les « dérives » du système, en renforçant la transparence partout où il y a des hauts revenus en jeu.

Il ne faut pas l’oublier, les très hauts revenus, malgré leurs dimensions symbolique et médiatique importantes, ne sont au fond qu’un phénomène limité qui ne concerne que quelques milliers de personnes dans un pays qui en compte 65 millions. C’est un phénomène que nous devons accepter, tout simplement car la raison d’être de l’Etat ne lui permet pas d’agir à l’encontre du bien-être social  pris dans son ensemble. Nous devons recentrer le débat non pas sur combien d’argent est gagné mais sur ce qui est fait de cet argent, afin d’encourager ces nouveaux riches à utiliser cet argent de la manière la plus bénéfique pour la société.

Le phénomène des très hauts revenus est un réel défi pour la République, prise en étau entre les fondements de son système économique et social et la tension sociale qui résulte des inégalités. Je l’ai analysé sous le prisme du mérite, de la morale et du système, mais j’aurais très bien pu leur substituer les trois principes de notre devise Républicaine. Car si la question des hauts revenus est un combat à mort entre la Liberté et l’Egalité, la solution durable à ce dilemme républicain viendra de la Fraternité. Ce débat est sans doute l’occasion de réhabiliter cette valeur républicaine, qui, héritée de l’angélisme révolutionnaire de 89, avait été placée dans un reliquaire, à l’ombre des deux autres. C’est le moment ou jamais de la revaloriser, elle aura un rôle crucial à jouer à l’avenir dans la préservation du lien social.

20 mars 2012

Gagner beaucoup d’argent, un dilemme républicain (2/3) – La morale


Trois jours, trois angles de vue sur cette question des hauts revenus qui déchaîne les passions : le mérite, la morale, le système. Un vrai casse-tête pour la République qui promeut la réussite sociale par le mérite tout en luttant contre les inégalités. Sportifs, managers d’entreprises, rentiers, ils représentent une part infime de la population mais leurs revenus suscitent de nombreuses critiques et réactions. Le temps médiatique offre des cris du cœur, des réactions indignées, sans profondeur. Je vous propose une analyse froide et  plus complète sur une vraie question de société.

La récompense du mérite a sans aucun doute une justification morale. Mais n’est-ce pas non plus au nom de la morale que l’on pourrait légitimement définir la barrière entre la juste récompense et l’abus en matière de salaires et revenus ?

L’Egalité, principe fondateur de la République, au même titre que la Liberté, renvoie avant tout à une égalité en droit. Elle ne renvoie pas, du moins pas immédiatement, aux inégalités sociales de la société. En effet, l’égalité en droit permet l’égalité des chances, point de départ de la méritocratie républicaine.

Néanmoins, lorsque le mérite est perverti ou détourné par une dynamique de marché, le risque est grand pour la société de devenir génératrice d’inégalités sociales au-delà des limites du mérite. Il y a donc une forme d’injustice à ce que certains gagnent des revenus disproportionnés. Mais est-ce pour autant répréhensible par la morale ? Autrement dit, est-il immoral d’accepter une rémunération exorbitante ? Le préjudice moral proviendrait du fait qu’il est indécent d’accepter une rémunération disproportionnée alors que d’autres au sein de la société peinent à avoir un niveau de vie décent. La faute ne serait donc pas d’accepter une forte rémunération, mais de profiter de l’excès de rémunération.

L’argument est fort. Suivre la logique de ce raisonnement conduirait à penser que toute forme d’excès est moralement condamnable. Cette idée n’est pas étrangère à la morale chrétienne, qui encourage – particulièrement pendant la période du Carême – la modération et valorise la pauvreté afin de ne pas se détourner de son prochain, et donc du Christ.

Ce serait donc l’utilisation de cet argent qui déterminerait la moralité de la conduite individuelle. Plus précisément, je pense que l’utilisation faite de cet argent détermine rétroactivement notre jugement sur la légitimité morale à le recevoir. Je m’explique. Bill Gates a amassé, en tant que créateur, propriétaire et dirigeant de Microsoft, une fortune colossale, d’environ USD 55 mds. Cette fortune lui a permis de fonder la Fondation Gates à vocation humanitaire, qui a notamment permis de vacciner plusieurs dizaines de millions d’enfants à travers le monde. Il est incontestable que l’utilisation philanthropique de cet argent atténue le supposé préjudice moral engendré par les gains. Au contraire, l’exemple de F. Ribéry qui dépense une partie de ses EUR 800 k mensuels pour se payer les « services » de Zahia, et plus largement des footballeurs dont l’utilisation de l’argent a une utilité sociale « limitée », influence négativement notre jugement sur la légitimité morale de l’existence de leurs salaires, dépensés à des fins strictement égocentrées. La philosophie anglo-saxonne des industriels philanthropes est donc celle qui a réussi le mieux à concilier l’argent avec la morale car ceux qui ont eu la chance d’avoir gagné de grosses sommes se sont sentis investis d’un devoir de l’utiliser afin d’améliorer la vie des ouvriers et des hommes en général. En ce sens, le gain d’argent est moins une question morale que son utilisation.

La source du revenu peut aussi être analysée par le prisme de la morale. C’est l’idée qu’il serait plus immoral de gagner de l’argent à spéculer sur les dettes souveraines dans une salle de marché toute la journée qu’à soigner des gens. Y a-t-il des métiers immoraux ? Nos sociétés ont tendance à superposer illégalité et moralité (exemple des trafiquants de drogue), et à légitimer moralement toute activité légale car elle trouve sa place et son utilité sociale, bien que celle-ci soit difficile à identifier et quantifier. Néanmoins, certaines activités, bien que légales, peuvent poser un dilemme moral : fabricants de tabac, lobbying, ou même Private Equity (soyons pédants !) etc. ; gagner beaucoup d’argent dans le cadre de ses activités pourrait donc être moralement condamnable.

Si je conçois donc que l’immoralité puisse découler de l’utilisation faite de l’argent ou de la manière dont il a été gagné, je ne crois pas qu’elle puisse strictement découler du simple fait qui consiste à accepter un très haut revenu. Ceci n’est qu’une illusion d’immoralité, provenant du fait que l’argent est généralement perçu comme le droit d’accès à un niveau de vie matériel que la société consumériste a érigé en bonheur. Les riches ne seraient donc pas seulement des fortunés ayant accès à un niveau de vie supérieur, mais des privilégiés ayant accès à ce bonheur consumériste au détriment des autres. Mais en réalité, cette volonté de jouir de ce « bonheur » est moins une forme d’immoralité des premiers qu’une forme de jalousie des seconds. « L’argent ne fait pas le bonheur » disait l’autre, pourquoi donc dépenser de l’énergie à montrer du doigt ceux qui en ont au lieu de chercher et cultiver son propre bonheur ? Plus que les concernés, c’est peut-être le système qui est à incriminer, car il amène à récompenser au-delà du raisonnable des comportements et des actions sans morale.

Gagner beaucoup d’argent n’est donc pas fondamentalement immoral. C’est en réalité une chance extraordinaire d’agir moralement. La cupidité et l’individualisme dissuadent malheureusement souvent de saisir cette chance. L’impôt, au final, est l’outil rêvé pour pouvoir ponctionner de manière moralement justifiée un revenu qui n’est pas fondamentalement immoral, mais qui n’est pas fondamentalement mérité non plus. Mais jusqu’où l’Etat peut-il ou doit-il aller ?

17 mars 2012

Gagner beaucoup d’argent, un dilemme républicain (1/3) – Le mérite


Trois jours, trois angles de vue sur cette question des hauts revenus qui déchaîne les passions : le mérite, la morale, le système. Un vrai casse-tête pour la République qui promeut la réussite sociale par le mérite tout en luttant contre les inégalités. Sportifs, managers d’entreprises, rentiers, ils représentent une part infime de la population mais leurs revenus suscitent de nombreuses critiques et réactions. Le temps médiatique offre des cris du cœur, des réactions indignées, sans profondeur. Je vous propose une analyse froide et  plus complète sur une vraie question de société.


En période de campagne présidentielle, il se passe rarement une journée sans qu’un candidat n’y aille de son grain de sel sur les rémunérations des traders et des grands patrons. Chacun rivalise même de propositions plus ou moins populistes pour mettre fin au phénomène de « ceux qui gagnent trop ». Je veux parler ici des revenus que d’aucuns qualifient d’ « exorbitants », et dont la disproportion avec le niveau standard des salaires de la société peine à être justifiée. Parmi ces justifications, la notion de mérite est souvent avancée. Prenons comme unité le million. Peut-on mériter un revenu de plus d’un million par an ?

      Le mérite a une dimension morale incontestable. On mérite une récompense (ou une punition) à partir du moment où on a volontairement effectué une action qui vaut moralement cette récompense (ou cette punition), à l’aune des valeurs et des principes moraux en vigueur dans notre société. Les sources du mérite sont diverses : le travail fourni, les résultats obtenus, les responsabilités portées, les risques pris etc. Si ces principes tendent à être plus ou moins généralement acceptés, le mérite est une notion complexe qui laisse une grande place à la subjectivité et au conflit : qui mérite le plus ? Celui qui travaille plus ou celui qui obtient les meilleurs résultats ?

      La difficulté ici est qu’il y a plusieurs catégories de hauts revenus :  

     - Les managers (grands patrons etc .) bénéficient de hauts salaires et avantages financiers divers (bonus, stock options etc.), censés traduire leur mérite lié d’abord à leurs responsabilités, ensuite à leurs performances.
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     - Les traders / banquiers bénéficient essentiellement de « bonus », part variable de leur rémunération, et théoriquement liée à leur performance
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      -  Certains sportifs profitent eux aussi de grands salaires, primes diverses, et contrats d’image / sponsoring. Leur carrière est éphémère et peut être soumise à de nombreux aléas (blessures etc.), et leur rémunération est supposée liée à leurs performances, dont les deux composantes sont le talent et le travail.

      - Les rentiers (souvent des héritiers) disposent d’un patrimoine conséquent dont ils bénéficient de l’usufruit. Leur revenu est donc proportionnel au montant de leur patrimoine

      - Les entrepreneurs ont créé leur entreprise et en tirent personnellement les bénéfices.

Une autre dimension de la question est la nature de la récompense : que mérite-t-on ? A l’école, le mérite se traduit par des notes et des appréciations ; Dans l’armée, les décorations et l’avancement récompensent le mérite ; dans le système libéral qui est le nôtre, l’outil premier de récompense du mérite est la rémunération. On peut y voir d’autres types de récompenses, telles l’estime et la gratitude, ou encore les titres honorifiques etc. Néanmoins, il est logique que la rémunération soit la forme de récompense au mérite la plus largement prisée dans la mesure où elle revêt une dimension plus concrète que les autres (« tu as toute ma gratitude »…) et affecte directement et immédiatement le niveau de vie tout en donnant un sentiment de réussite sociale. C’est aussi et surtout le seul outil qui permette la comparaison.

En effet, la notion de mérite est pervertie, ou du moins brouillée par celle de marché. Si la hiérarchisation des rémunérations se justifie par le mérite, celui-ci n’explique au fond que des différences relatives. La valeur absolue des rémunérations reflète un prix de marché entre l’offre et la demande. Autrement dit, si le chef d’entreprise mérite de gagner plus que ses employés du fait de ses responsabilités, c’est le marché qui détermine s’il va gagner 2, 3 ou 4 millions par an. La notion de mérite est détournée car s’il est difficile de juger si un chef d’entreprise « mérite » 4 millions par an, il est facile de juger qu’il ne les mérite pas moins que son homologue qui les gagne. C’est ainsi que bon nombre d’entre eux justifient leurs salaires : « je ne gagne pas plus que les autres ». 

C’est cette notion de marché qui fait que la rémunération est déconnectée de la « noblesse » du métier. L’opinion commune aime à croire que ceux qui méritent de gagner le plus sont les médecins et les enseignants. La réalité est tout autre car leurs prestations sont déconnectées de la logique de marché. Je vous laisse imaginer ce qu’il en serait si ces domaines et leurs salaires étaient soumis à la libre concurrence. On peut légitimement penser que les meilleurs médecins et les meilleurs enseignants bénéficieraient de revenus qui n’auraient rien à envier à ceux des meilleurs traders. De même, s’il paraît plus légitime de gagner de l’argent de l’entreprise qu’on a créée que de la spéculation financière, le premier cas est lié à une décision difficile à prendre (créer son entreprise), comprenant de nombreux risques, tandis que le second répond à une logique de marché.

Cette dynamique de marché est très visible dans le secteur bancaire, secteur très compétitif, où tout le monde s’arrache les meilleurs traders. Le simple fait que les bonus persistent à un niveau significatif alors que les performances de l’institution et de la personne sont médiocres montre bien que des considérations étrangères au mérite sont prises en compte. La première de ces considérations est bien sûr la compétitivité du salaire afin de dissuader son trader d’aller voir ailleurs.

Il en est de même du sportif, bien que celui-ci aime rappeler qu’il ne doit son niveau qu’à ses performances, contrairement aux domaines plus « intellectuels » qui laissent plus de place aux jugements discrétionnaires sur la valeur des personnes. C’est peut-être pourquoi, entre autres, l’opinion a tendance a être moins indignée par leurs salaires que ceux des grands patrons. Le salaire d’un sportif récompense une forme de rareté objective plus ou moins liée à la performance sportive (ou plastique), mais le niveau de salaire est lui déterminé par les réalités économiques, du football par exemple. Pourquoi le « Leo Messi » du volley ball ne gagnera pas autant que celui du foot, alors qu’ils ont la même valeur « intrinsèque » ? Parce que beaucoup plus de monde regarde le football que le volley ball. Autrement dit, il y a une déconnexion entre la valeur de marché et la valeur intrinsèque du joueur, qui est difficile – voire impossible – à mesurer.

Qu’en est-il des rentiers et entrepreneurs ? Leur mérite est différent, car il provient de leur appétit au risque. Un entrepreneur prend beaucoup de risques à créer son entreprise, il sera seul bénéficiaire si son business réussit. Il ne doit en théorie son mérite qu’à lui-même. Mais s’il grandit et a lui aussi des employés, il sera confronté aux problématiques de partage équitable de la valeur. Ou alors peut-être que l’entrepreneur a pu créer son entreprise grâce à un patrimoine initial conséquent, ce qui en réduirait son mérite.

Le rentier est lui aussi rémunéré à la hauteur du niveau de risque de ses investissements, la seule différence étant qu’il n’a peut-être pas « mérité » de posséder son patrimoine initial, ce qui relance notamment le débat sur les successions.

Le mérite est donc une notion nécessaire mais clairement insuffisante pour justifier des niveaux de revenus. Si l’entrepreneur est peut-être celui qui mérite le plus de bénéficier intégralement de la valeur résiduelle de son activité dans la mesure où son revenu ne résulte pas d’un prix de marché, le mérite justifie sans aucun doute dans tous les cas des écarts de rémunération relatifs. Mais il ne nous dit rien sur le niveau absolu de ces rémunérations, qui n’est en réalité que le résultat d’un rapport de force entre l’offre et la demande.  Pour aller plus loin, nous devons donc quitter le champ du mérite et rejoindre celui, plus large, de la morale.

2 mars 2012

Du raisonnement « toutes choses égales par ailleurs » en politique


Les politiques sont prêts à n’importe quoi pour être élus, il n’y a rien de nouveau à cela. Mais dans ce spectacle médiatico-marketing qu’est la campagne présidentielle, dans cette bataille de chiffres venus de nulle part, une mesure annoncée ne fait son effet que si elle est accompagnée de son impact chiffré sur le budget de l’Etat. Peu importe comment cet impact est calculé, à partir du moment où cela respecte les commandements médiatiques suivants :

1)         Il faut un chiffre
2)         Plus ce chiffre est grand, plus la mesure retentira dans les médias (version édulcorée de « plus c’est gros, plus ça passe)

Dans cette course – que dis-je, cette inflation ! – à qui donnera les chiffres les plus retentissants, je suis toujours impressionné par le culot des politiques, gauche comme droite, consistant à utiliser le raisonnement « toutes choses égales par ailleurs » (TCEPA) à l’appui de leurs idées. 

Qu’est ce que le raisonnement TCEPA ?

Le raisonnement TCEPA (ceteris paribus en latin) consiste, dans l’analyse d’une situation complexe, à analyser un paramètre en supposant que les autres soient gelés, l’idée étant que si ces paramètres n’étaient pas gelés, ils influeraient sur notre analyse du paramètre observé. C’est le raisonnement derrière tous les « si, j’aurais », exemple : « si j’avais vécu pendant la Deuxième Guerre mondiale, j’aurais été résistant ». Le seul paramètre analysé est « moi », tous les autres sont gelés.  C’est un raisonnement toutes choses égales par ailleurs.
 
Si ce raisonnement possède des propriétés théoriques intéressantes, notamment afin d’analyser les interactions entre variables indépendantes et dépendantes, il trouve naturellement très rapidement ses limites lorsque l’on veut en tirer des conclusions, car il n’intègre qu’une seule dimension d’un problème. Mais cela n’empêche pas notre classe dirigeante de l’utiliser à maintes reprises pour défendre leurs idées et y apporter la fameuse « caution médiatique chiffrée ».

C’est pourquoi il est souvent utilisé dans le domaine de la fiscalité et du budget de l’Etat, car c’est là qu’il permet de manipuler les Français avec une crédibilité certaine, en établissant un lien direct entre un « manque à gagner » et « un gain potentiel » alors que le changement d’un paramètre entraînerait une réaction en chaîne qui modifierait considérablement ce gain potentiel.

Exemples :

1)       La fraude fiscale (sujet de prédilection de Mme Royal) : Elle est estimée à environ 50 milliards par la Commission Européenne, donc une politique efficace de lutte contre la fraude permettrait de récupérer 50 mds dans le budget de l’Etat.

C’est FAUX car raisonnement TCEPA : si le manque à gagner est de 50 mds avec les paramètres d’aujourd’hui, un renforcement des contrôles fiscaux découragera une grande partie de cette activité non déclarée, ce qui réduira d’autant le gain potentiel pour l’Etat.


2)       La taxe sur les transactions financières : Unitaid a estimé qu’elle pouvait ramener EUR 4 mds au budget de l’Etat, l’Elysée en attend EUR 1 md.

Ces chiffres prennent-ils en compte le fait qu’une telle taxe aurait pour effet de 1) rendre bon nombre de ces transactions non profitables 2) encourager toutes les institutions financières à effectuer leurs transactions ailleurs, à un coût très faible. Les orthodoxes de l’économie de marché y voient aussi un facteur d’instabilité et de volatilité sur les marchés financiers, qui peut donc être générateur de pertes pour l’économie. Bref, je suis certain que la réalité est bien loin des chiffres annoncés

3)       Une nouvelle tranche d’impôt à 75% pour les revenus supérieurs à EUR 1 m par an toucherait environ 15 000 à 20 000 foyers fiscaux et rapporterait EUR 200 à 250 m.

 Alors ça si ce n’est pas un raisonnement TCEPA… Qui gagne plus d’1m par an en France ? Des rentiers, des chefs d’entreprises, des sportifs. Si une telle mesure passait, il y aurait fort à parier qu’il y aurait un exode vers l’étranger dans les première et troisième catégories, ainsi que de nouveaux artifices fiscaux qui permettraient à bon nombre de concernés d’y échapper.

La vie, et pas seulement la politique, est pleine de raisonnements TCEPA. Si votre patron vous dit que vous serez augmenté l’année prochaine, il suppose que vous et lui serez toujours en place à ce moment là.

Donc si un jour vous êtes confrontés à quelque chose qui ressemble à ce type de raisonnement, dites-vous que c’est certainement le « déconomètre » qui se remet à « fonctionner à plein tube »…